Exposition de Yan Pei-Ming à Nantes

MOP Nantes | Timothée Franc | Moppé le 15/06/2012 à 17:07 | Mis à jour le 20/06/2012 à 12:29
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Du 15 Juin au 19 Septembre, dans le cadre du Voyage à Nantes, véritable ébullition artistique dans toute la ville, le musée des Beaux-Arts convie l'artiste chinois Yan Pei-Ming à exposer son travail original dans la Chapelle de l'Oratoire, au côté des œuvres baroques de Rubens et Beinaschi. Une rencontre éclatante à la moralité passionnante. J'y suis allé.

Exposition de Yan Pei-Ming à Nantes


Un artiste atypique

Issu d'une famille pauvre et d'un père communiste, Yan Pei-Ming est né en 1960 à Shangaï. Alors qu'il est seulement lycéen, il devient chargé de la propagande par l'image du Parti Communiste Chinois (PCC), en tant que peintre officiel spécialiste des portraits de Mao, qui seront tirés en millions d'exemplaires dans les années 1970. Au-delà de l'armada médiatique qu'il nourrit malgré lui, il amorce déjà sa grande quête sur l'identité, qui restera toujours au centre de ses travaux. «A partir de son histoire, mon histoire commence», explique Pei-Ming, en parlant de l'ancien dirigeant emblématique du PCC. Afin de compléter sa formation artistique, il part vivre en France en 1980 et intègre l’École des beaux-arts de Dijon. Ultime consécration, il devient pensionnaire de la Villa Médicis de 1993 à 1994, pour l'Académie de France à Rome. Il vit actuellement à Dijon et Ivry.

Ses œuvres fondatrices

Pei-Ming s'est toujours consacré au portrait qu'il a décliné en séries le long de sa vie. A Rome, en 1993, il réalise les 108 brigands, une œuvre inspirée d'un conte chinois (Au bord de l'eau, 108 brigands), où il réunit 120 portraits monumentaux (130x100 cm chacun) représentant des personnages aux horizons divers et variés qui l'entouraient lorsqu'il résidait dans la Villa. On peut déjà appréhender une clé de lecture fondamentale de l’œuvre de Pei-Ming: l'appropriation du patrimoine occidental au filtre de ses origines. L'écart d'intuition entre la culture européenne et asiatique sur la question de l'identité peut être ressentie au prisme de ses tableaux. Comme l'écrit avec justesse Xavier Douroux, directeur du Consortium de Dijon, «formé à l'aune de l'idéologie maoïste célébrant la liquidation de l'individu, le voilà plongé à son arrivée en Occident dans la société consumériste du spectacle de l'intime et sa tyrannie», il n'est alors point étonnant que ce grand écart ressorte dans les grands coups de pinceau de l'artiste.
Les premiers autoportraits de l'artiste débutent également en Chine à l'adolescence, puis se poursuivent en France dans les années 1980. L'artiste joue avec sa propre identité en la masquant au gré de déguisements, en dandy, en artiste au cigare, en Chinois timide, pour mieux se découvrir lui-même au bout du compte.

Son style

Caressés à grands traits, rapides et saturés essentiellement de noirs et de blancs, ses tableaux supposent un travail gestuel. On peut aussi y voir une débauche d'énergie qui se fixe dans les quelques empâtements de la toile, reflets d'une lutte pour déformer, d'une volonté de défaire les apparences conventionnelles. Bernard Macardé, théoricien de l'art et professeur à l’École Normale Supérieure d'Arts de Cergy-Pontoise, écrit à propos de ce combat pictural: «Pei-Ming ne peint pas une toile, il l'affronte».

Un jour parfait, Beinaschi et Rubens invitent Yan Pei-Ming

A l'occasion du voyage à Nantes, Yan Pei-Ming a donc créé une œuvre spécifique pour la chapelle de l'Oratoire. Deux maîtres de la peinture italienne et flamande accueillent la fougue méditative de Pei-Ming, pour un dialogue inattendu. Au fond de la chapelle, sur ses imposantes pierres blanches, trône le triptyque de Pei-Ming, trois immenses toiles en noir et blanc nacré, où l'auteur s'est peint en pleine lévitation, dans différentes positions christiques intrigantes. A ses côtés, sur sa droite, un tableau de Rubens (Le triomphe de Judas Macchabée, 1635), peintre baroque qui travailla pour la plupart des souverains d'Europe. La scène fait l'éloge de Judas ayant sauvé les âmes de ses soldats après la bataille, délivrant ainsi une réflexion sur la mort et le sacrifice qui rappelle les autoportraits de Pei-Ming. Sur sa gauche, Beinaschi, peintre baroque formé à Rome, dont le tableau (Josué arrêtant le soleil, vers 1670) rend compte de l'exploit du héros Josué, qui sort victorieux d'une bataille grâce au soleil qu'il a réclamé, symbole de l'intervention divine. L'idée de lutte et la cinétique de la situation font écho à l’œuvre de Pei-Ming et ses grands coups de rouleau, qui expriment cette même force de création divine.

«La peinture a toujours été un mensonge parfait»

Sur un mur blanc à droite de la chapelle est inscrite cette pensée de Yan Pei-Ming, qui n'a pas été sans m'interpeller pour un artiste qui se targue de peindre une «idée de l'humanité».
L'artiste m'explique que cette citation fait écho au titre de l'exposition, un jour parfait. «On peut sans doute parler de moment parfait, mais il n'y a pas de jour parfait, ça n'existe pas, d'où l'idée de mensonge». Je lui fais alors remarquer que s'il n'y pas de jour parfait, il y a bien un lieu parfait pour exprimer son idée. «En partie, oui, les deux scènes de guerre à côté permettent d'absorber la provocation de mes tableaux, sans elles, je n'aurais jamais pu les imiter et me dessiner dans de telles positions, tout comme cette chapelle qui est l'unique lieu où je pouvais me permettre cela».
L'artiste présente quelques difficultés à exprimer en français toute la subtilité de son œuvre, il appelle alors Xavier Douroux, directeur du Consortium de Dijon et qui a aidé dans la conception de l'exposition, qui vole à son secours pour m'apprendre: «La première sensation qui vient à l'esprit quand on se poste devant ce gigantesque triptyque est toute l'hésitation qui ressort des positions de Yan, c'est cette instabilité qui m'a arraché l'expression «nom d'un chien» (ndlr le sous-titre de l'exposition)! Entre l'enfer et le ciel, le côté tantôt ascendant, tantôt descendant des trois tableaux laisse résonner la notion de purgatoire et on a pu remarquer que dans l'Histoire de l'art, cette idée fleurissait en temps de crise».
L'exposition est dans l'air du temps alors? «Totalement, nous sommes en plein dans une crise morale, économique et spirituelle, et ce n'est pas un hasard si ce genre d’œuvres réapparaît».
La peinture a toujours été un mensonge parfait. Mensonge car l'apparence de la toile n'est jamais la réalité, mais parfait car c'est ce même décalage qui permet de refonder notre idée de la réalité, telle était ma première compréhension a priori de la citation. «Oui, vous avez raison», me confirme Xavier Douroux, «et seul l'Art peut cela, il nous donne une nouvelle conscience de la réalité, en temps de crise, il permet de prendre du recul».

L'art d'investir

Les lévitations méditatives de Yan Pei-Ming, au contact des œuvres baroques, grâce à leur brutalité de la représentation et leur dimension divine, ne nous autorisent pas seulement à repenser notre présente réalité, marquée par la crise. On pourrait même y voir un semblant de solution, comme en témoignent les propos tenus par Jean-Marc Ayrault, Maire de Nantes et nouveau Premier Ministre du gouvernement Hollande, dans une interview donnée à Ouest-France:
«Le Voyage à Nantes (du 15 juin au 19 août) va nous permettre de dynamiser le secteur touristique et de valoriser la ville. L'investissement pour Nantes et Nantes Métropole, de l'ordre de 8,1 millions d'euros, demeure mesuré. À comparer aux 80 millions d'euros de Marseille, capitale culturelle de l'Europe. On tient compte des contraintes financières. Il faut dépenser au plus juste, sans renoncer à investir, à innover. Mais, moi, je crois à cette imagination, à cet effet de levier. Le tourisme à Nantes c'est entre 8 000 et 9 000 emplois. Et le tourisme d'affaires représente actuellement 85 millions d'euros de retombées sur notre territoire. Nantes est devenue une ville de congrès après Paris et Lyon. Alors, continuons à avoir de l'ambition».

Source : Timothée Franc, Dossier de presse de l'exposition "un jour parfait", Ouest-France

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