L’UE pourrait revoir son interdiction des voitures thermiques en 2035

L’Union européenne s’apprête à assouplir son interdiction des moteurs thermiques prévue pour 2035. Entre crise de l’industrie automobile, stagnation des ventes de véhicules électriques et pression de plusieurs États membres, ce revirement interroge l’avenir du Pacte vert et de la mobilité, tout en ravivant les clivages politiques.

A retenir :

  • L’UE prépare un assouplissement ciblé de l’interdiction des moteurs thermiques après 2035.
  • L’industrie automobile européenne, fragilisée, réclame plus de souplesse face à la concurrence mondiale.
  • Le clivage France–Allemagne révèle la difficulté d’aligner climat, emplois et compétitivité.

Un symbole du Pacte vert remis en question

En 2023, l’interdiction de vendre des voitures neuves à moteur thermique en 2035 était présentée comme un pilier du Pacte vert européen, via le paquet « Fit for 55 » censé conduire à la neutralité carbone en 2050.

Deux ans plus tard, ce symbole vacille. La Commission européenne prépare un texte qui permettra, sous conditions, la vente de certains véhicules à combustion après 2035, à condition qu’ils utilisent des carburants de synthèse (e-fuels) ou des biocarburants avancés. Selon plusieurs médias spécialisés, la Commission a déjà confirmé ce principe d’ouverture à la presse automobile.

Derrière cette évolution, on retrouve une combinaison explosive : industrie automobile en crise, ralentissement de la demande pour l’électrique, montée de la concurrence chinoise, et pressions politiques grandissantes de pays qui jugent l’objectif 2035 irréaliste dans les conditions actuelles.

Le calendrier lui-même traduit les tensions. Les annonces, d’abord promises pour le 10 décembre, ont déjà été repoussées au 16 décembre, avec la possibilité d’un nouveau décalage en janvier 2026. Ce jeu de reports dit beaucoup de la difficulté à arbitrer entre climat, emploi et souveraineté industrielle.

Principaux défis ou problèmes : électrification enrayée et industrie fragilisée

Des ventes de véhicules électriques qui marquent le pas

La trajectoire supposée linéaire vers le « tout électrique » ne se confirme pas. Dans plusieurs pays européens, les ventes de véhicules électriques stagnent ou reculent dès que les aides publiques sont réduites, comme on l’a vu en Allemagne après la suppression brutale des subventions.

En France, la part de marché de l’électrique semble plafonner, avec un léger tassement du volume de voitures neuves électriques sur les derniers mois. Selon de nombreux analystes du secteur, cette stagnation reflète une transition qui patine dès qu’on dépasse les ménages les plus aisés et les flottes captives.

Les constructeurs se retrouvent coincés. Ils ont investi massivement dans de nouvelles plateformes électriques, mais la demande progresse moins vite que prévu. Les stocks augmentent, les remises se multiplient, et la rentabilité souffre.

Une industrie européenne « en danger de mort »

Les chiffres sont brutaux : fermetures d’usines annoncées en Allemagne, plans sociaux en cascade, marges sous pression. La phrase d’un commissaire européen évoquant une industrie automobile « en danger de mort » n’a rien d’un effet de manche. Elle traduit un malaise profond nourri par plusieurs facteurs :

  • le coût élevé de l’énergie en Europe par rapport à d’autres régions,
  • l’irruption de constructeurs chinois capables de proposer des électriques à bas prix,
  • l’incertitude réglementaire qui rend les investissements à dix ou quinze ans particulièrement risqués.

Les États les plus dépendants de l’automobile – Allemagne, Italie, pays d’Europe centrale et orientale – craignent un « désert industriel » si la transition est mal séquencée. D’où la constitution d’un bloc de pays demandant une révision de la stratégie, avec un rôle accru pour les hybrides, les e-fuels et les biocarburants.

Un équipementier pris en tenaille

Je pense à ce cas typique, décrit par plusieurs dirigeants d’équipementiers lors de réunions professionnelles : une entreprise de taille intermédiaire spécialisée dans les systèmes d’échappement a commencé à investir dans des composants pour moteurs électriques et électroniques de puissance.

Elle supporte donc en parallèle :

  • des coûts de reconversion élevés,
  • une baisse progressive de la demande sur le thermique,
  • une demande électrique encore trop faible pour compenser.

Ce « double tunnel d’investissement » fragilise sa trésorerie et la pousse à réclamer un calendrier plus souple plutôt qu’un changement de cap brutal.

Des ménages pris en étau

Pour les citoyens, le ressenti est tout aussi contrasté. Les véhicules électriques restent plus chers à l’achat, même si le coût d’usage peut être avantageux. Les infrastructures de recharge sont jugées inégales selon les territoires, et une partie des conducteurs redoute de se retrouver piégée par une réglementation qui change en permanence.

Témoignage. Claire, 42 ans, habitante d’un périurbain et salariée dans l’automobile, résume ce malaise : « On nous dit d’abandonner le thermique, puis on explique qu’on va le prolonger avec de nouveaux carburants. À force de zigzags, on ne sait plus à quoi se fier pour choisir sa prochaine voiture. »

Impacts et conséquences : climat, emplois et lisibilité pour les citoyens

Un risque de dilution de l’ambition climatique

Sur le papier, l’UE répète que l’objectif reste le même : zéro émission à l’échappement en 2035 pour les voitures neuves et neutralité carbone en 2050. Dans les faits, l’ouverture aux moteurs thermiques alimentés par e-fuels ou biocarburants complique le message.

Les défenseurs du Pacte vert craignent une « porte dérobée » permettant de prolonger l’usage du moteur thermique au-delà du raisonnable. Les e-fuels sont encore très coûteux à produire, intensifs en énergie, et leurs volumes potentiels restent limités. S’ils sont réservés à quelques segments de niche (sportives, flottes spécifiques), l’impact climatique restera marginal. S’ils se généralisent, la pression sur les ressources énergétiques et les coûts explosera.

« L’enjeu n’est plus de choisir entre moteur thermique et électrique, mais de savoir si l’Europe restera un continent qui fabrique encore des voitures. »

Des conséquences sociales et territoriales majeures

Le revirement européen a aussi une dimension sociale. Dans les bassins industriels dépendants de l’automobile, toute annonce d’interdiction brutale du thermique se traduit par des inquiétudes sur l’emploi et la reconversion. À l’inverse, un assouplissement mal calibré peut prolonger l’incertitude et retarder les investissements dans les nouvelles filières.

Pour les ménages, l’idée de véhicules thermiques « compatibles climat » grâce aux e-fuels ou biocarburants peut sembler rassurante. Mais ces carburants sont, à ce stade, nettement plus chers que l’essence classique, ce qui pose une question d’équité : qui pourra se payer une voiture thermique roulant à l’e-fuel à plusieurs euros le litre ?

Un territoire rural face au puzzle de la mobilité

Imaginons un territoire rural où la voiture est indispensable pour travailler, se soigner ou accéder aux services publics. Les élus locaux y décrivent souvent la même équation : peu de transports collectifs, peu de bornes rapides, et des revenus médians modestes.

Dans ce type de zone, les habitants continuent à acheter du thermique d’occasion, faute de mieux. L’arrivée hypothétique d’e-fuels ne résout rien si ces carburants restent très chers et peu disponibles. Pour ces territoires, l’essentiel n’est pas tant la technologie que la garantie d’une mobilité abordable et stable dans le temps.

Un paysage politique profondément fracturé

L’assouplissement en cours cristallise les fractures entre États membres. L’Allemagne, sous pression de son industrie, a obtenu que la Commission ouvre la porte aux moteurs à combustion alimentés par des carburants neutres en carbone. À l’inverse, la France et l’Espagne défendent une ligne plus stricte, axée sur l’électrification et la protection des investissements dans les batteries.

Dans une lettre commune, plusieurs pays menés par l’Italie et la Pologne demandent explicitement de réintégrer les hybrides rechargeables et d’autres technologies à faibles émissions dans la stratégie post-2035. Là encore, le bras de fer traduit autant une divergence de modèles industriels que des priorités politiques différentes.

Tableau : qui veut quoi sur 2035 ?

Acteur / PaysPosition sur 2035Argument principalRisque perçu
Commission européenneAssouplir sans renoncer officiellement à 2035Maintenir l’objectif tout en limitant la casse socialePerte de crédibilité climatique
AllemagneOuvrir largement aux e-fuels et moteurs thermiquesSauver l’industrie et l’emploi automobileRetard sur l’électrification de masse
France / EspagneMaintenir le zéro émission, avec flexibilité limitéeProtéger les investissements dans l’électriquePerte de compétitivité si seuls à tenir la ligne
Italie, Pologne et alliésReconnaître hybrides, prolongateurs, biocarburantsDéfendre leur base industrielle et socialeTransition ralentie, dépendance prolongée au thermique
Constructeurs européensAssouplir, conserver un « mix technologique »Adapter l’offre au rythme réel du marchéManque de visibilité pour investir

Solutions et initiatives : vers une neutralité technologique encadrée

La « neutralité technologique », nouvelle boussole de Bruxelles

Face à ces tensions, la Commission avance le concept de « neutralité technologique ». L’idée : ne plus juger un véhicule seulement à ses émissions à l’échappement, mais sur l’ensemble de son cycle de vie, de la production des matériaux à la fin de vie.

Deux groupes de travail ont été annoncés, dont un spécialement chargé de définir ce que pourrait être cette neutralité technologique, avec un focus fort sur les méthodologies d’analyse de cycle de vie. Le débat ne portera donc plus uniquement sur la motorisation, mais aussi sur l’origine de l’électricité, du carburant, des batteries ou des matériaux.

Selon plusieurs représentants de l’industrie, les constructeurs réunis au sein de leurs organisations professionnelles poussent pour que ce cadre permette une exception explicite pour les carburants alternatifs bas carbone.

Encadrer les e-fuels et les biocarburants

L’un des enjeux clés sera de ne pas promettre aux citoyens un « miracle carburant » qui n’existe pas encore à grande échelle. Les e-fuels ont du potentiel pour certains usages spécifiques, mais ils demandent énormément d’électricité décarbonée et restent très coûteux. Les biocarburants doivent être strictement encadrés pour éviter déforestation, tensions sur les terres agricoles et concurrence avec l’alimentation.

Dans ce contexte, plusieurs pistes se dessinent :

  • réserver e-fuels et biocarburants avancés à des segments ciblés où l’électrique est difficile (longue distance, utilitaires spécialisés) ;
  • conserver l’électrique à batterie comme colonne vertébrale de la stratégie pour les voitures particulières ;
  • adapter progressivement les normes CO₂ pour coller davantage au rythme réel du marché, sans renoncer à la trajectoire globale.

« La vraie question n’est pas de savoir si l’on rouvre la porte au thermique, mais comment on évite de transformer la neutralité technologique en nouveau prétexte pour ne rien changer. »

Renforcer l’accompagnement social et industriel

Sans accompagnement social fort, les meilleures stratégies climatiques restent théoriques. Cela suppose de financer massivement : formations pour les salariés des usines, reconversion des sous-traitants, soutien aux territoires les plus exposés, et aides ciblées pour les ménages les plus modestes.

Retour d’expérience n°3, inspiré de situations observées dans plusieurs régions européennes : des dispositifs nationaux et régionaux aident les salariés de sites en restructuration à se former aux métiers de la mobilité électrique ou de l’hydrogène. Là où syndicats, élus locaux et constructeurs travaillent ensemble, des passerelles concrètes apparaissent. Ailleurs, la reconversion se réduit à des discours, sans offres d’emploi suffisantes.

À l’échelle européenne, les débats sur des clauses de contenu local ou une forme de préférence européenne montrent qu’une partie de la réponse se jouera aussi sur le terrain du commerce international et des aides d’État, pour éviter d’importer massivement des véhicules électriques à bas prix sans filière industrielle locale solide.

Selon de nombreux acteurs de la filière, cette « boîte à outils » industrielle sera aussi décisive que la rédaction des règlements sur les émissions de CO₂.

Ce que révèle ce débat sur l’avenir de la mobilité européenne

Au-delà du dossier très technique des e-fuels, hybrides et biocarburants, la remise en question de l’interdiction des voitures thermiques en 2035 met à nu une tension fondamentale : l’Europe sait où elle veut aller en 2050, mais peine à se mettre d’accord sur le chemin.

Selon plusieurs analyses de la presse économique, l’interdiction présentée comme « irréversible » en 2023 est aujourd’hui contestée par une coalition d’États qui jugent le tout-électrique socialement et industriellement insoutenable dans sa forme actuelle.

D’un côté, ceux qui craignent un renoncement silencieux au Pacte vert et un signal désastreux pour la crédibilité climatique de l’UE. De l’autre, ceux qui voient dans un assouplissement encadré la seule façon d’éviter une désindustrialisation accélérée et un rejet populaire massif de la transition.

Ce débat n’est donc pas seulement technique, il est profondément politique et démocratique. Il pose une question simple aux Européens : quel compromis sommes-nous prêts à accepter entre vitesse de la transition, protection des emplois, coût de la mobilité et souveraineté industrielle ?

La façon dont la Commission tranchera – et la clarté du signal qu’elle enverra aux citoyens comme aux industriels – déterminera en grande partie la confiance accordée aux politiques climatiques dans les années à venir.

Et vous, pensez-vous que l’Europe fait preuve de pragmatisme… ou qu’elle est en train de reculer sur ses engagements climatiques ? Dites-le en commentaire, c’est là que le débat devient vraiment intéressant.

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